RÉTROSPECTIVE

Formation à la pédagogie universitaire: Analyse, par le Dr Ouzerou Carlos NJOYA, des enjeux et apports de l’enseignement explicite, envisagé comme levier d’intégration de l’APC universitaire.

L’introduction de l’APC dans le système éducatif camerounais a pour but de favoriser la professionnalisation des enseignements et de réduire le chômage. Il s’agit d’arrimer la formation à l’emploi, puisque la professionnalisation favorise l’employabilité. L’objectif principal de ce mouvement de professionnalisation étant donc, de faire passer l’enseignement du statut de métier à celui de profession à part entière. On n’est plus enseignant par simple vocation, on l’est désormais par conviction, car l’APC s’est érigé en véritable outil de professionnalisation des enseignements.
L’introduction de l’Approche par Compétences dans le système éducatif camerounais est l’aboutissement d’un long processus. Débuté en 2003 avec les premières expérimentations sur les situations-problèmes dans l’enseignement maternel et primaire, la question sera ensuite évoquée dans l’enseignement secondaire à partir de 2012, avec des contenus basés concomitamment sur les ressources et les compétences. Dans l’Enseignement Supérieur, sa mobilisation ne débute véritablement qu’en 2007 avec le système LMD. Cette réforme visait à concilier l’opposition dialectique qui traversait l’université avec la théorie, matérialisée par la recherche fondamentale, et le côté professionnel, consacré à la recherche appliquée. L’Approche par Compétences constitue donc une transition de l’apprentissage cloisonné des savoirs vers un apprentissage intégré, couplé au développement des compétences transversales.
Au niveau supérieur, la pédagogie universitaire connaît actuellement de profondes transformations liées à la massification des effectifs, à la digitalisation des pratiques et aux exigences de professionnalisation des formations. Dans ce contexte, l’approche par les compétences s’impose comme un paradigme visant à développer chez l’apprenant, la capacité de mobiliser ses ressources de manière intégrée, dans des situations complexes. Cependant, son appropriation par les enseignants du supérieur reste limitée, en raison des difficultés liées à la rupture avec les pratiques transmissives traditionnelles et au manque de formation pédagogique adaptée. Le Dr Ouzerou Carlos NJOYA, Enseignant – Chercheur à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, s’est proposé de répondre à une question centrale qui est celle de savoir, comment est-ce que l’enseignement explicite peut constituer un levier efficace pour l’intégration de l’APC en pédagogie universitaire. Pour y répondre, Il revient sur le contexte historique des pédagogies dites << traditionnelles>> de l’APC, avant d’analyser les apports et enjeux de l’enseignement explicite dans l’intégration de l’APC en contexte universitaire.

Retraçant le contexte historique des pédagogies dites « traditionnelles » à l’APC, l’Expert souligne que l’histoire moderne de la pédagogie a été jalonnée par deux principaux courants de pensée. Le premier courant, fondé sur les pédagogies traditionnelles, était assis sur un enseignement transmissif qui était lui-même adossé sur deux présupposés : la neutralité conceptuelle de l’élève et la non-déformation du savoir transmis. Selon ce courant, l’enfant était passif à son enseignement. Cela suppose qu’il n’avait pas son mot à dire dans le processus de transmission, et ne pouvait pas non plus modifier les contenus reçus. Par contre, le second courant dit moderne, associe l’apprenant dans la construction de son savoir. Ce courant s’appuie sur des recherches en psychopédagogie, dont les avancées ont vu naitre des approches telles que : le structuralisme, qui fonde l’apprentissage sur le dialogue entre enseignants et apprenants; le fonctionnalisme, qui définit chaque entité (comportement) par les fonctions qu’il exerce dans l’activité psychologique ; le behaviourisme, qui encourage l’enseignant à s’appuyer sur les comportements observables de l’enfant pour l’aider à progresser ; l’humanisme, qui s’abstient de juger l’expérience d’un individu, mais l’amène plutôt à faire une introspection afin de comprendre les enjeux et modifier son comportement ; le cognitivisme, qui étudie les stratégies mentales et les modes de résolution des problèmes ; le constructivisme, qui met l’accent sur l’activité de l’apprenant ; le connexionnisme, qui fonde l’apprentissage sur des connexions entres phénomènes ; et le connectivisme, qui soutient que les enfants peuvent apprendre ou comprendre seuls en se servant des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.

Avant d’interroger l’apport de l’APC dans le développement des compétences, le Dr Ouzerou Carlos NJOYA a présenté les méthodes antérieures à cette approche. D’abord, l’Approche par les contenus (AC). En vigueur au Cameroun avant 1990, il s’agit d’une méthode pédagogique dont la caractéristique est la transmission des contenus à enseigner sur la base des disciplines ou des matières contenues dans un programme de formation. D’après cette approche, le rôle de l’enseignant est de rendre les apprenants capables de restituer les contenus reçus; cette restitution pouvant aussi bien s’opérer oralement que par écrit. Mais, l’on reproche à l’Approche Par les Contenus d’avoir mécanisé l’enseignement en façonnant des robots dont le rôle est de reproduire sans forcément se préoccuper de la capacité des apprenants à comprendre et à méditer, ou alors à se servir judicieusement les contenus restitués pour résoudre un problème de vie courante. Ensuite, la Pédagogie Par Objectif (PPO) ou Approche Par Objectif (APO). En vigueur au Cameroun de 1990 à 1994, il s’agit d’une méthode coactive qui met à contribution deux actions articulées : l’activité du formateur et celle de l’élève. Parce que l’activité de l’élève est guidée de l’extérieur, l’on dit qu’elle est déterminée par celle de l’enseignant. Cette pédagogie définit l’apprentissage en fonction des comportements et des « réponses » observables et mesurables, les objectifs exprimant ce que l’enseignant valorise, et le niveau d’habileté cognitive de l’apprenant. Cette pédagogie repose sur un apprentissage répétitif comme moyen pour atteindre les objectifs de chaque séquence d’apprentissage préalablement définie. On dit donc que l’Approche Par Objectif est basée sur la compréhension des contenus dont les critères de performance se fondent sur les mêmes modalités utilisées pendant les enseignements. Enfin, la Nouvelle Approche Pédagogique (NAP). Encore appelée Pédagogie Active ou Pédagogie alternative, elle a été en vigueur au Cameroun de 1995 à 2002. Il s’agit d’une approche pédagogique fondée sur l’interaction entre l’enseignant et l’apprenant. Cette interaction constitue un partenariat dans lequel la variation des approches pédagogiques favorise la différenciation et permet d’alterner les moyens d’apprentissage. La Nouvelle Approche Pédagogique se distingue par six caractéristiques principales : le maître n’est pas le seul détenteur du savoir et du savoir-faire dans une classe ; le rôle de l’enseignant dans le développement des fonctions, facultés et potentialités de l’élève est d’aider au développement des différentes fonctions ; au nom du principe d’activité dans tout processus de formation, ou d’apprentissage, donner priorité à l’activité de la compréhension ; l’enseignant est un éducateur, un formateur d’habitudes, de vertu, de qualité de l’enfant ; la prise en compte des besoins, des réalités et des points de vue de l’enfant ; la préparation à l’autonomie et à la responsabilité.

Sur la question de l’apport de l’APC dans le développement des compétences, l’expert soutient que cette approche a pour but de développer les compétences pour asseoir les capacités mentales, et les habiletés à faire face aux différentes situations de la vie quotidienne. Elle s’appuie, dit-il, sur le principe d’intégration des acquis, notamment à travers l’exploitation régulière des situations d’intégration et l’apprentissage à résoudre des tâches complexes. La pédagogie de l’intégration ayant pour but, de valoriser le prolongement de l’activité d’apprentissage sur le plan pratique. Cette forme de réinvestissement orientée vers la compétence permet à l’apprenant de se servir des situations de vie réelle pour construire ses compétences. Pour parvenir à cette fin, l’APC fait recours aux énoncés de compétence et aux situations-problèmes, respectivement en tant que projection de la compétence à acquérir, et difficulté de vie courante proposée à l’apprenant pour évaluer ses acquis. La finalité de la pédagogie de l’intégration est donc d’améliorer l’efficacité externe des systèmes éducatifs. Le Dr Ouzerou Carlos NJOYA soutient par-là, que l’APC est un outil comme tant d’autres au service de la professionnalisation et que dans son opérationnalité, cette approche n’écarte pas les autres approches. C’est dire que d’une manière générale, l’APC s’appuie sur un certain nombre de méthodes dont la plus évocatrice est la mobilisation des ressources pour l’acquisition des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être, nécessaires à la construction des compétences réelles.

Selon l’expert, l’apport de l’APC dans la professionnalisation des enseignements au Cameroun n’est plus à démontrer. Dans les formations professionnalisantes, cette approche permet de renforcer les dimensions réflexives et citoyennes de l’action, alors que dans les autres formations, elle permet de compléter la théorie par une dimension pratique. Elle conçoit les compétences comme des savoir-agir complexes, et intègre un ensemble relativement vaste de ressources (savoirs, savoir-faire, savoir-être, outils…). Leur développement résulte d’une intégration progressive et graduelle de ces ressources dans des situations authentiques issues de la vie professionnelle, des activités de recherche ou du monde citoyen. Ainsi, l’APC a ceci d’avantageux qu’elle met à contribution la mémoire à long terme, ce qui favorise l’apprentissage durable. Elle se caractérise aussi par sa flexibilité, en ce sens que les apprenants peuvent avancer chacun à son rythme, l’enseignant soutenant ceux qui sont à la traine. Cela veut dire que l’apprentissage ne devrait plus être perçu comme un processus d’accumulation passive des savoirs dispensés par l’enseignant, mais plutôt comme un processus actif, constructif, cumulatif et dynamique, sous la gouverne des étudiants.

Pour finir, le Dr Ouzerou Carlos NJOYA se penche sur le cadre théorique consacré aux fondements et aux enjeux de l’intégration de l’APC appuyée par l’enseignement explicite. Dans ce sens, il présente les principes essentiels sur lesquels repose cette approche. D’abord, la mobilisation des ressources. C’est-à-dire que l’apprenant doit être capable d’activer et de combiner les connaissances, habiletés et attitudes, pour agir efficacement dans une situation donnée. Ensuite, l’existence de situations complexes et significatives, car les apprentissages sont organisés autour de situations-problèmes proches de la réalité professionnelle ou sociale, favorisant le transfert des acquis. Enfin, une évaluation authentique, portant sur la capacité à mobiliser les compétences dans des tâches complexes plutôt que sur la restitution de connaissances isolées.